Vendredi 7 janvier 2022 | Boncourt, à l’angle de la rue Jean-Marie Defrance et de la rue du Marais : le Trou sans Fond


Le départ est programmé à 13:30 avec Samia, elle m’accompagne aujourd’hui dans ma quête, arrêt carburant puis nous sortons de la D943, après Lillers, pour tourner sur Bourecq et Saint-Hilaire-Cottes. Au loin le ciel s’est passablement assombri. Je fais remarquer que ça tombe vers là où nous rendons… En prenant la D94, nous passons sous l’auto-route des Anglais pour rejoindre la chaussée Brunehaut. Je reconnais le carrefour où nous avions fait une pause déjeuner avec Didier Vivien. Maintenant nous approchons de Fléchin, nous sommes impressionnés, les alentours sont tout blanc, on dirait qu’il a neigé ! Arrêt à Westrehem pour montrer la chapelle près de bâtiment agricole, le sol est jonché de grêle en fait… L’averse a dû être importante. La route est couverte d’une couche qui m’impose la prudence. Passage obligé à Flebvin-Lès-Aire, décidément… ce lieu est têtu. J’y retrouve la D77 qui va nous permettre de reprendre l’enquête où nous nous étions arrêtés hier avec Émilie.

J’en profite pour m’arrêter à la sortie de Flebvin pour observer l’eau qui va rejoindre le ruisseau du Puits sans Fond derrière le château…

Un peu plus loin, en traversant un hameau de la commune, suis attiré par l’eau qui coule dans le fossé à gauche, elle est drue, chargé, ocre jaune. On s’arrête le long des maisons et je file vers le fossé, regarde pisser l’eau d’une gouttière, remonter le long de la route, et suis le flux jaunasse. Indéniablement, l’averse de grêle a chargé les alentours et l’eau s’écoule vivement maintenant. Je dis à Samia qu’on a l’occasion de vivre en direct l’arrivée des eaux des champs…

Une homme sort, intrigué par nos manœuvres, il a remarqué qu’on photographiait, on comprend vite qu’il nous prend pour d’autres… Daniel qu’il s’appelle, il nous parle de cette situation avec les fossés qui débordent. Nous dit qu’on est ici sur le territoire de la CAPSO, qu’avec le remembrement et les aménagements qui ont opéré ces tracés, les eaux ont été déviés et vont rejoindre plus bas le ruisseau à travers champs ; les « creuses » (chemins creux) ont été supprimés et maintenant l’eau s’écoule de l’autre côté de la route ; comme pour appuyer ses explications, il pointe la doigt derrière sur sa gauche et nous évoque le plan d’eau qu’il y avait là.

En le quittant, je veux aller voir les fossés dont il a parlé, nous nous rendons un peu plus loin, à une sortie de champs boueuse, l’eau descend vivement vers le fossé. Avec Samia, nous nous rendons compte que ces eaux chargées viennent de directions opposées et s’assemblent pour passer sous la route, vers le fond de vallée. A droite derrière la haie, un grand fossé a été creusé dans une parcelle humide, colonisée par les joncs.

Je prolonge ma marche dans l’autre direction, prudence, les voitures roulent vite ici… L’eau dévale de la colline, est bloquée par des planches, sans doute pour éviter qu’elle se répande dans le fossé et finisse par déborder sur la route. L’eau traverse sous la route et rejoint le fossé qui descend vers le ruisseau en bas de Pippemont.

Nous nous y rendons en voiture, lorgnant vers l’eau du fossé. A la sortie du pont nous trouvons à nous garer : l’eau est bruyante, ça vient de l’autre côté, une chute au niveau de l’arrivée d’eau d’un fossé qui a bien creusé son lit. De l’autre côté, j’aperçois un bras qui arrive d’un pré ; je retourne sur la route pour gagner l’entrée du pré et essayer de voir cette arrivée d’eau, impossible ; après une courte hésitation, j’ouvre la barrière et pénètre.

A droite, à une centaine de mètres, une pelleteuse, elle a élargi un fossé pour faciliter le drainage de la prairie ; à gauche, je m’approche du ruisseau, la berge demeure inaccessible, embroussaillée, mais j’y gagne, le contrechamp me permet d’établir une liaison : le fossé traverse le pré à l’oblique, vient indéniablement de la route, là même où nous avons constaté le mélange des eaux tout à l’heure. Ça doit faire dans les 700 m d’après la carte.

Cette situation me permet de voir les eaux des champs dévaler vers un cours d’eau qui les rassemble, une vraie leçon de terrain d’hydraulique… La configuration des lieux me facilite le changement de point de vue et d’envisager le site sous différents angles ; c’est finalement saisir l’endroit dans une globalité : un préalable au geste cartographique.

Après cet épisode, je peux envisager de poursuivre sur Fléchin et rechercher la source nommée « Trou sans Fond » sur la carte IGN. Dans le village, l’appel des ponts imposent le rythme et les sorties exploratoires : un tour à droite, on a repéré un passage qui longe le cours d’eau : cul de sac, après, c’est privé…

Retour et remonter le cours de l’eau, le flot est puissant, nous nous sommes arrêtés près d’un muret qui le longe, j’imagine à la fois pour protéger la rue des débordements et des chutes…

Un peu plus loin, au détour d’un virage, le bruit puissant d’une chute d’eau nous intrigue, Samia me montre qu’on la devine derrière la végétation, ça semble tourner brutalement à gauche ; en redescendant, aucune vue par-dessus la clôture, l’eau contourne l’habitation ; peut-être y avait-il là un moulin ?

Nous poursuivons, tantôt à pieds, tantôt en voiture pour coller au plus près de l’eau ; de fil en aiguille, nous approchons de notre but : cette source tant convoitée du Trou sans Fond. Le fossé est toujours large et plein, traversé de passerelles qui mènent à des maisons ou des terrains.

Sommes sortis de Fléchin, Boncourt : nous approchons…, le cours d’eau devient plus libre, il traverse un vallon qui se révèle à terrain découvert, une maison isolée gît au fond, donne l’impression d’être traversée par le cours d’eau.

Sommes enfin à la fourche, à l’angle de la rue Jean-Marie Defrance et de la rue du Marais, une arbre majestueux trône, équipée d’une chapelle, il marque l’endroit, nous y sommes : y’a plus qu’à…

Descendre et entreprendre l’exploration, d’abord ensemble, puis chacun de son côté… Finalement, nous remarquons qu’à l’abrupte de la route, des gabions de graves bordent un bassin assorti de deux buses. Un peu plus bas, un autre bassin, naturel cette fois, l’eau bouillonne bruyamment à la sortie d’une buse éventrée : c’est là ! Le sol enherbé est détrempé, couvert de feuilles mortes parsemée de grêle, la situation nous rappelle qu’il ne fait pas chaud ; Samia finit par aller se réfugier dans la voiture. Je fouine encore un peu…

Lâcher l’affaire, va être temps de retourner, 16:20 déjà. Sur le retour je propose à Samia d’aller jeter un œil au pont de l’autre côté de Fléchin, va enjamber le ruisseau le Puits sans Fond… S’arrêter pour satisfaire une dernière fois ma curiosité.

On aperçoit un groupe : trois hommes, se laisser tenter, l’occasion est trop belle… Je leur pose des questions, le plus grand, pas farouche, me répond d’un ton enjoué qu’ici c’est le Surgeon… Aïe, lui dit, en tenant fermement ma carte IGN, que c’est le Puits sans Fond… Il connaît pas ce nom… Avec ses compères ils échangent, puis il rend son verdict : « y’a qu’à aller voir à la mairie le cadastre, pour moi ça a toujours été le Surgeon ici… », mais j’insiste, un peu têtu, gonflé de certitudes… le doigt sur la carte. Il persiste. Je commence à désespérer… Pendant ce temps, l’ancien retourne armé de sa fourche à ses occupations derrière le tracteur et le jeune descend, entre sous un porche et disparaît de la scène.

Et la source du « Trou sans Fond » ? Pareil, connaît pas ce nom… Il connaît l’endroit, bien sûr, les deux buses, la maison là-bas : c’était un élevage de truites, l’eau est claire. L’eau passe à Fléchin, dans le Pré Boncourt et va se jeter dans le Surgeon. Alors je lui fait part de ma quête, le bassin de la Lacquette, sa source à Groeppe ; le Surgeon à Cuhem et la source que je suis allé chercher là-bas… « Mais la source du Surgeon est à Honnighem ! » s’insurge-t-il. Argl !… Visiblement, nous ne parlons pas de la même chose, j’ai l’impression d’être entré dans un monde parallèle où les choses ne sont pas tout à fait pareil, suis troublé… « Je peux vous emmener voir, vous avez des bottes ? », je lui réponds que si c’était possible, demain, je serais disposé à venir… on doit rentrer à Béthune, il est déjà tard pour nous. « Bah, ça m’arrange pas demain, suis en retraite mais c’est le week end. »

Il s’appelle Vatel, il accepte de me donner son numéro de téléphone, je tenterai à un autre moment. Pour conclure, il me dit « y’a de l’eau partout ici », j’en conviens, pas si facile de s’y retrouver, un cours d’eau se nourrit de sources multiples…

Le jour baisse vite maintenant, on a un peu froid, les pieds pour Samia, les mains pour moi… Nous rentrons par le même chemin, le temps a vite passé, difficile de faire plus, faudra que je revienne pour essayer de trancher, Surgeon ou Puits sans Fond ?à moins que ce soit les deux ?

Jeudi 6 janvier 2022 | Honninghem, remonter aux sources du Puits sans Fond


Le temps est-il fiable aujourd’hui ? Fait pas chaud. Émilie s’est bien couverte, a pris ses bottes aussi, elle sait que nous allons crapahuter dans la campagne. Nous quittons Béthune à 13:30, avec juste ce qu’il faut de carburant… Je verrais plus tard pour le ravitaillement. Je reprends la D943 jusqu’à Lillers, plus simple, après je tournerais sur Estrée-Blanche, puis direction Cuhem. Émilie trouve que je me rallonge, mais je vais en profiter pour lui montrer au passage ce que j’avais exploré auparavant.

Arrêt au moulin de la Carnoye, puis aller dans Cuhem voir où se trouve la source du Surgeon, enfin les deux endroits que j’ai repéré… Elle apprécie tout autant que moi le charme de l’endroit.

Je veux prendre la D77 qui descend au Sud vers Fléchin, c’est retrouver l’endroit où nous nous sommes arrêtés ensemble en décembre, le pont est à environ 1 km : le passage de la Lauvet ; va se jeter plus bas dans le Puits-sans-Fond. Mais je préfère continuer, repérer d’abord des lieux où je compte retourner plus tard, d’abord filer au plus loin : à la source…

Nous remarquons un pont dans Fléchin… continuer… Émilie a repéré qu’en tournant à gauche, nous allons pouvoir traverser le ruisseau et monter à flanc de colline et surplomber le cours d’eau, on devrait pouvoir le longer sur une bonne distance…

Raté, c’est un chemin impraticable en voiture, on prendrait trop de temps à pieds aujourd’hui… Renoncer. Ici, la vue porte : au loin, à l’entrée de la route, on aperçoit une colonne de jeep qui s’engouffre et se dirige vers ici…

Bon, redescendre et nous diriger sur Honninghem. En traversant le hameau, un pont, c’est bon à savoir, j’aurais une vue le cours d’eau qui passe ici. Prendre à droite rue de Moulinel et traverser un deuxième hameau ; nous nous arrêtons à la sortie, sommes tout proche… Chaussons nos bottes, ça devrait se trouver dans un pré. Nous avons de la chance, fait plutôt beau.

Doit être vers 15h, nous passons devant une ancienne ferme et longeons un fossé où l’eau coule drue, on sent qu’il a plu ces derniers temps. Sur la gauche, une entrée de prairie, le cours d’eau arrive perpendiculairement, prend un virage à droite, elle est plutôt limpide, c’est bon signe…

L’entrée nous promet d’être boueuse… Prudence. Au fond on voit une bâtisse abandonnée, sommes étonnés de trouver un bâtiment dans cet endroit, nous passons précautionneusement une clôture en fil barbelé.

En approchant, Émilie le compare à un bunker, les ouvertures béantes laissent apparaître le squelette d’une chaise longue… Poursuivre. Contourner pour examiner le site. Un fossé en pente douce, des limons au fond, une vieille balle de paille. Le fossé commence à la haie de séparation avec le champ d’à côté. En haut, nous apercevons un panneau ; ça nous intrigue, Émilie entreprend d’aller voir, elle rit : rien, il est tout blanc…

Derrière la ruine, des restes d’un aménagement, une buse prolongée d’un tuyau qui semble pénétrer le bâtiment. Émilie arrive en descendant la pente abrupte, glisse, maintient son équilibre et traverse le fossé. Ensemble, nous jaugeons l’endroit : la source surgit d’un trou, passant entre du lierre, je dis ma surprise tant je trouve le flot puissant ; un muret semblait fermer l’endroit, au moins partiellement ?… Était-ce pour maintenir un niveau d’eau, faire un bassin de rétention ? Tout ça reste assez mystérieux pour le moment. Nous y descendons patauger avant d’aller dans la ruine pour inspecter les lieux, voir si on va pouvoir en apprendre plus.

Visiblement, ce n’était pas une habitation… Vide… Émilie fait remarquer un emplacement en béton, comme un socle.

Nous retournons, plutôt satisfaits de cette rencontre avec le site. En ressortant du pré, nous suivons cette source qui se prend déjà pour un cours d’eau. Apprécier le débit… Nous apercevons un ouvrage masqué par la végétation. Il a attiré notre attention ; sur la droite, à travers la haie, un plan d’eau ; il semble rectangulaire, j’aperçois des pierres. De l’eau s’en écoule, traverse une grille ; elle a la transparence de l’eau de source. Je remarque sur le côté un filet d’eau qui émerge d’une petite souche… Le symptôme nous est devenu familier, on dirait une résurgence. Ça donne envie d’en voir plus.

Au bout de la haie, c’est l’entrée d’une propriété, sommes devant la cour à jauger la situation, j’observe sur la droite le bassin que j’ai entraperçu, l’appareillage de pierre fait un peu déstructuré, une ancienne cressonnière ? Je me fais un film…

Émilie a aperçu quelqu’un au fond de la cour, la couleur bleue électrique du vêtement l’a attirée, il tranche, je m’avance pour interpeller l’homme, fait jeune ; il s’approche pour répondre, nous avons ferré le poisson, je commence à lui poser des questions, sur l’eau, le bassin… J’apprends déjà qu’il y a source ici, que son père a aménagé cet endroit, ça fait une trentaine d’année déjà…

Contenant mon impatience, je lui demande prudemment si je peux approcher le bassin, le photographier même ; timidement, il accepte et me laisse vaquer… Je commente tout en observant ; je lui fais remarquer qu’à ma gauche, de l’eau sourd de la paroi du bassin, pareillement de sous la barque… Il confirme, de l’eau arrive bien par là, alors je lui parle de la source que nous venons de voir, « oui, au bunker », c’est ainsi qu’il nomme la ruine.

Nous avons fini par attirer l’antention de son père, doit être vers 15:30, il sort de la maison, prêt à engager la conversation, Bruno qu’il s’appelle, le fils, lui, c’est Matthieu. Engageant, il explique qu’il a aménagé ce bassin quand il est arrivé ici, il lui a ajouter ce tour en pierre, rien d’ancien dans tout ça donc ; en fait, l’eau émergeait du fond d’un petit trou d’eau en fait.

Cette source est l’une du ruisseau, il en deux. Par contre l’été celle-ci peut-être à sec ou presque, l’autre jamais.

Il la connait bien celle-là, dans le pré au bunker, il y met ses chevaux, Émilie réagit. On en voit un au fond, près du tunnel qui lui sert d’abri, il a la maigreur de l’âge… Bruno récupère de vieux chevaux, ils vivent tranquillement leur retraite ici.

Nous expliquons alors ce que nous avons vu au bunker ; je lui fait part de mon étonnement. « C’était la station de pompage de l’eau potable avant, maintenant elle est un peu plus haut. » Nous dit que l’eau était appréciée ici, certains venaient même prendre de l’eau à la source… Maintenant, il juge la qualité moins bonne. L’eau provient de la nappe superficielle, d’un lit de silex, comme dans son bassin, alors qu’à la nouvelle station, elle est plus profonde, sous une couche de gré. Si je veux en savoir plus, me dit de voir avec le maire de Flebvin, « il habite à côté »…

Nous les remercions chaleureusement de nous avoir accordé du temps. Avec Émilie, nous prenons congé, il est déjà tard, nous allons essayer de faire quelques arrêts sur le retour. Au sortir de la rue de Livossart, nous tournons à gauche, chemin de Laires, Émilie a repéré un pont sous lequel passe le ruisseau…

Repartir. Nous tournons sur notre gauche vers Honninghem : on va retrouver notre ruisseau plus bas, au carrefour qui débouche sur la D 77… Celui-ci est venu longer une maison : en profiter pour s’arrêter et approcher le cours d’eau. Au niveau du pont, une niche habitée d’une vierge, elle a été construite ou refaite… Le contour donne l’idée de grotte et tient lieu, en même temps, de pilier pour le portail. Faut noter combien il est récurrent de croiser des niches ou des chapelles dans les hameaux et les villages qu’on traverse… le plus souvent à des croisées de routes ou de chemins. Je prends ce fait comme un marqueur de ce pays, comme en Flandres. En est-il de même avec le passage des cours d’eau et les sources ? Il semblerait qu’il puisse y avoir des convergences…

En traversant la route, je regarde le ruisseau qui file droit : il longe l’allée qui mène au château, derrière il doit continuer jusqu’à buter contre le flanc abrupte de la colline où se trouve Ligny-lès-Aire et Westrehem. De là, le Puits-sans-Fond suit son penchant naturel, vers Cuhem ; la D 77 accompagne ce mouvement, et nous allons faire de même, Fléchin, Cuhem, rue de la Carnoye, où nous retrouvons le Surgeon… jusqu’à Estrée-Blanche. Je ressens un plaisir certain à rouler de concert avec le cours d’eau, oserais-je parler même d’empathie ?

Émilie m’enjoint d’emprunter la D 341 pour rentrer, la Chaussée Brunehaut… Longer Rely, Auchy-au-Bois et puis, nous tournons sur Ames, passons sous l’autroute des Anglais pour enfin contourner Lillers et retrouver la D 943… Nous arrivons un peu plus tard que prévu, vers 17:15. Demain je poursuivrais la reconnaissance des sources avec Samia, nous nous rendrons à Fléchin.

Mercredi 5 janvier 2022 | Au Sud du bassin de la Lacquette : à la recherche de la ligne de partage des eaux


Suis arrivé hier soir avec une pluie battante à Béthune, Lara est venue me chercher à la gare. Ce matin, soleil radieux, la température a chuté, Michel n’est pas au rendez-vous de 9:30 à l’Hôtel Communautaire, pas de nouvelles… La réceptionniste ne trouve personne qui puisse me renseigner, sont entrés en télétravail… Les nouvelles mesures. Je finis par me décider, je partirai seul en vadrouille, fouiner du côté du l’affluent de la Lacquette que j’avais vu en décembre à Longhem .

Rouler sur la 943 jusqu’à Mazinghem, sur les bas côtés, à l’ombre, j’aperçois du givre par endroit, les champs restent détrempés, je tourne à gauche après la station de pompage, j’entre sur la D 186 : ralentir et goûter le paysage…

Changement de stratégie ! Je n’irais pas à Longhem, je décide de tourner sur la D 90 en direction de La Tirmande, aller au plus loin, à la source et suivre le cours de l’eau, avant de rejoindre le lieu de la confluence…

Descente : passer sous l’autoroute, prendre à droite dans le village, je remarque de suite un fossé sur ma gauche, serait le début de mon cours d’eau ? Croisé une jeune femme qui manœuvre avec sa remorque, ne connaît pas de nom à l’eau de ce fossé, me conseille de remonter, il y a peut-être les cantonniers, peuvent me renseigner.

Je longe le fossé, ça monte ; je m’arrête un peu plus loin, je remarque combien il est profond et large aussi l’eau coule au fond, boueuse. Un homme s’affaire de l’autre côté de la route, au pied d’une maison, je m’approche et lui demande s’il connaît le nom du ruisseau, il appelle sa femme. Elle arrive et me dit avec aplomb qu’ils le nomment « La Cavée », du même nom que la rue, elle l’a toujours entendu ainsi.

D’après elle, le fossé actuel correspondrait à l’ancienne route… Sont venus habiter là depuis deux ans, mais visiblement elle est d’ici, elle est même née là, à la ferme. Elle poursuit en m’apprenant les soucis que les gens de La Tirmande ont pu avoir avec l’eau qui parfois dévale à flot.

Devant mon insistance à en apprendre plus, elle m’invite à entrer chez eux, son père pourra m’en dire plus… Je suis son mari à l’intérieur ; la femme appelle son père qui ne tarde pas à venir, suis invité à m’installer à table, nous formons un trio pour évoquer La Cavée : l’ancien m’accueille avec un franc sourire et nous parlons des humeurs du cours d’eau. Il a exploité les terres autour d’ici, ses parents aussi ; les champs, ils les connaît, il les énumère avec l’aisance propre au monde paysan : les Avesnes, le Rappoy… La dame participe avec ses propres souvenirs et finit par laisser la parole au père, mais intervient à l’occasion pour me secourir. J’ai sorti la carte IGN pour appuyer mes demandes, parfois elle me traduit des paroles à l’accent ch’ti qui m’échappent.

L’eau arrive ici des champs alentours et dévale le long de la rue de la Cavée. La femme évoque le dépôt de verre, en bas de la rue, la fois où il avait été emporté, quand ils avaient essuyé un terrible orage qui s’était éternisé, c’était en 2005 ou 2006, l’eau avait même arraché la route… Elle vérifie ses souvenirs auprès de son père, celui-ci se rappelle le passage du pont plus bas, il se bouchait avec les matières transportées par les eaux de La Cavée, ça pouvait entraîner des inondations. C’est que les eaux viennent de plus haut, de Fabvin-Balfart, Westrehem, Auchy-au-Bois et Pippemont ; ici c’est encaissé. Sa fille met en cause les pratiques agricoles aussi, elles ont évolué, des haies ont été arrachées pour étendre la surface des champs, les cultures aussi qui laissent plus longtemps à nu les sols. En conséquence, la soudaineté des intempéries se traduit aussitôt par des arrivées d’eau massives. J’ai senti une inquiétude, voire un agacement face à ces situations. Bien sûr, on a recreusé le fossé, mais certains aménagements ne convainquent pas, comme à l’arrivée des eaux de l’autre fossé, à côté, chez le voisin agriculteur : ça bouchonne ; c’est mal conçu pour elle, les eaux s’amassent… Heureusement, ces épisodes sont plutôt saisonniers, mais quand ils se produisent, peuvent être ravageurs.

Je leur annonce que je vais poursuivre mes observations : d’abord remonter le cours d’eau, pour aller voir du côté de Febvin-lès-Aire et Westrehem, avant de redescendre la rue pour le suivre en direction des terrils.

Ils réagissent à ce programme en m’évoquant l’incidence qu’a eu la mine sur les apports de matière : ça pouvait encombrer le cours d’eau. L’ancien rapporte qu’en dédommagement des désagréments, la mine leur livrait du charbon… J’ajoute : « paraît que l’eau coulait noire vers là-bas, une dame d’Estrée m’a raconté ça quand je suis venu en décembre, elle appelle d’ailleurs ce cours d’eau les Vaudas ou le Vaudas. » L’ancien confirme qu’ils lavaient le charbon vers là-bas… « Les Vaudas, oui, c’est le nom des champs là-bas, à côté du Transvaal, mais pas celui du cours d’eau… » Comme si ce cours d’eau sans nom pouvait en porter un qui change au gré des lieux et des habitants, faut bien le nommer pour pouvoir l’évoquer, en causer…

Je m’exécute, remonte la rue et m’arrête de temps en temps pour voir l’évolution du fossé, je note bien combien il s’est élargi, trop pour un ruisseau qui coule juste en fond de cuvette, celle-ci a une forme en V très évasée… Je me dis qu’en effet, ça pourrait correspondre au passage d’une ancienne route.

C’est clair, je manque de données pour comprendre ces lieux… Presque en haut de la rue, une arrivée d’eau passe sous la route, le fossé vient sur ma droite, large lui aussi, évasé ; au-delà, des maisons s’égrainent le long de la rue. Je remarque des panneaux ; avant le pont, c’est la rue de La Cavée ; au-delà, c’est la rue de la Tirmande… Je réalise que je change de lieu, je suis en train de passer sans m’en rendre compte de La Tirmande à Ligny-lès-Aire… Et je perds de vue le fossé, il passe derrière les maisons qui sont sur ma gauche : je suis entré dans le village. Plus de trace dans Ligny… Traverser…

Me suis arrêté à la sortie de Ligny-Lès-Aire, dans la direction de Flebvin, enfin, c’est ce que je croyais… J’ai pu laisser la voiture dans l’entrée d’un champ, ça dessert aussi le hangar d’un élevage ; sur le côté droit coule de l’eau, un fossé sépare deux champs. Serait-ce mon cours d’eau ? Ça serait logique. Je photographie. Une voiture passe.

En retournant à la voiture de l’Agglo, je remarque un passage d’eau sous la route, elle arrive de l’autre côté, à travers champ, perpendiculairement : sur un côté, le fossé est planté d’arbres, des saules sans doute… Tout ça ne ressemble pas beaucoup à La Cavée, juste des fossés agricoles…

Une voiture s’arrête ; un homme descend et me tombe dessus en me pressant de questions… Visiblement, me prend pour quelqu’un de l’Agglo… Il évoque tout à la fois des débordements récurrents, des fossés qui n’existaient pas sur le cadastre napoléonien… Je peine à le suivre, va trop vite, maîtrise son sujet, pas moi. Je lui explique la raison de ma venue ici, ma quête du cours d’eau qui finit par se jeter dans la Lacquette à Longhem, « Vous acceptez que je vous photographie ? C’est pour mon blog ». Pas de soucis pour lui, n’est pas farouche…

Il retourne à la voiture pour chercher son appareil photo et me montre l’image d’un plan avec force de commentaires sur la situation, au passage pointe la maison un peu plus loin, me dit que l’eau du fossé vient vers nous mais de l’autre côté, elle coule à l’inverse. Serais-je sur la ligne de partage des eaux ? Je sens une certaine excitation monter. Un véhicule arrive et cherche à tourner, il me dit que c’est le jeune éleveur, il le connaît, a repris l’activité de son père… ; nous reculons nos voitures pour laisser le passage. Le nouvel arrivant a baissé la vitre, ils se saluent ; mon interlocuteur lui parle des circuits d’écoulement des eaux, façon de vérifier mais surtout d’appuyer ses dires. L’éleveur confirme : l’eau du fossé en amont contourne les champs et passe derrière le hangar. Déception, ce n’est pas la ligne de partage. L’eau file sur Ligny, rejointe par celle qui coule à côté de nous… et le tout ? Part vers La Tirmande. Pas si simple finalement.

J’espérais naïvement voir la géographie de la carte prendre corps ici, or je vois une autre réalité, des étendues de terres ponctuées de bâtisses, de végétations, d’arbres en ligne, au loin, et des mouvements ondulants de terrain… Comment s’y retrouver dans cette configuration, à hauteur d’homme ? Faudrait sans doute l’oeil averti du géographe ou celui, pratique, d’un vieux paysan du coin.

L’éleveur a poursuivi son chemin, mon interlocuteur me propose alors de le suivre jusque chez lui pour me montrer son plan, plus pratique qu’avec l’appareil photo ; après un court moment d’hésitation j’accepte, c’est dans la grande rue de Ligny… Je le suis, il s’arrête et descend, s’engouffre sous un porche. Le temps de prendre quelques affaires dans la voiture et je le retrouve avec le plan qu’il étale sur le couvercle d’une poubelle. Avec passion, il me nomme des points, des lieux, et pointe le circuit de l’eau tracé en bleu. « Si tu veux photographier… vas-y ». Puis il me montre un autre plan, tracé à la main, détaillé, avec les noms de rue, me dit qu’il est chasseur et que c’est pour cette raison qu’il s’intéresse en détail au territoire, je ne saisis pas tout… mais bon, indéniablement, il a envie de partager sa passion. Il ouvre une porte et demande à se femme si elle peut me faire une copie du plan qu’il me remet…

En ressortant sur la rue, il accepte de me donner ses coordonnées, me dit qu’il se nomme Jean-Marc, fouille dans ses affaires et me sort un coupon de papier avec ses coordonnées ; il est en retraite depuis 8 ans, il était à son compte… Et si je veux, pas de soucis, on peut se revoir ; j’en profite pour lui demander s’il accepterait de m’emmener voir ce dont il m’a parlé ; suffirait que je lui téléphone pour convenir d’un rendez-vous. Voilà un homme de terrain providentiel, il va pouvoir partager son expérience des lieux, me permettre de faire la jonction de la carte et du sol.

Avant de partir, il me redit que pour aller à Febvin : « c’est simple, tu remontes la grande rue et tu files tout droit à la chapelle, tu ne tournes pas à gauche comme tout à l’heure, sinon tu vas à Westrehem. »

Je le remercie et suis ses indications, la route est étroite, elle se prend à descendre, j’aperçois un hameau, j’en déduis que ça doit être Febvin-Palfart, suis surpris que ce soit dans un creux, mon plan est trop imprécis, le hameau est sans doute déjà de l’autre côté de la ligne de partage, ça serait logique… Pas de panneau à l’entrée, c’est le nom sur la mairie qui confirme le nom de l’endroit. Bon, rien de particulier, je suis déçu, mais pouvait-il en être autrement, ce n’est pas la ligne de partage des eaux entre la méditerranée et l’atlantique, ici c’est juste la Lacquette, un manque de considération pour la rivière, les savoirs sont locaux où dans les administrations gestionnaires des cours d’eau.

Bon, rien de particulier, je décide d’aller à Westrehem, j’ai vu que c’était indiqué, pas besoin de repasser par Ligny… Rejoindre la D94 et c’est tout droit, et là, je remonte sur une colline, vois au loin les éoliennes, elles sont omniprésentes. Un panneau m’indique bien que je suis arrivé, suis accueilli par une scène inattendue, une chapelle dédiée au Coeur-Immaculée-de-Marie, à l’entrée d’une entreprise locale, le contraste des édifices est saisissant.

Ressortir du village et tourner sur Ligny-Lès-Aire. Super, je reconnais de suite la route où j’ai rencontré Jean-Marc : j’observe en passant la maison du partage des eaux du fossé.

Et je redescends vers la Tirmande, saisissant mieux la situation du hameau. Je m’arrête en contrebas pour aller voir le fossé qui longe les habitations, il a traversé la rue, changeant de côté… La berge est bien râpée, les habitants d’une des maisons protègent la pente abrupte qui menace leur habitation. Les eaux, marrons, sont chargées des terres des champs…

Suis arrivé à la croisée de la rue de l’Enfer, une borne marquée E A U au pied du panneau me laisse songeur. Reprendre la voiture pour s’arrêter un peu plus bas, au niveau du récipient de dépose du verre, une façon de mettre des images sur ce que m’avaient raconté les habitants de la rue de La Cavée.

Cette fois, je quitte la Tirmande et me dirige lentement vers les terrils, s’agit de de ne pas perdre le cours d’eau des yeux… Changement d’univers, le paysage s’ouvre, je reconnais l’endroit pour y être déjà passé : dans le virage, la ferme d’élevage de chiens ; à droite l’ancien pont de chemin de fer des mines. L’eau passe là-bas, derrière les terrils, mais je suis la route qui contourne par l’ouest les deux monuments, et tourne à droite et pour entrer au Transvaal.

A la sortie, je laisse les terrils sur ma droite et j’emprunte la route qui doit m’emmener à la départementale 341 ; j’y retrouve mon cours d’eau, amaigri toutefois ; le fossé est toujours chargé d’eaux boueuses aussi je m’arrête pour aller l’observer. Un chien aboie hargneusement, me fait comprendre que je n’ai rien à faire là, mais je persiste et entre dans un champ pour regarder de plus près le fossé de droite à gauche, j’ai besoin de m’en imprègner.

Sur ma gauche, au loin, je reconnais le pont, en fait, j’ai déjà longé ce fossé, il était presque à sec, à l’odeur mauvaise, c’était avec Didier Vivien. Là-bas, je vais retrouver la chaussée Brunehaut, elle mène à Estrée-Blanche.

Je l’emprunte et prends instinctivement la petite route qui se présente à droite, elle doit me conduire à Longhem ; le passage est étroit et je devine la ripisylve en bas du champ…

Au bout, je constate, qu’heureusement, elle était en sens unique ; sur le bitume, un coq et quelques poules vaquent à leurs occupations, sont pas trop dérangés par mon arrivée, je me dis qu’il ne doit pas y avoir souvent du monde à passer par là… Suis arrivé sur la D 186, pas loin de l’endroit où je m’étais garé début décembre, je retrouve le pont où coule mon cours d’eau.

La boucle est bouclée, suis revenu au début de cette histoire, à la confluence du « Vaudas » et de la Lacquette. Fin de la sortie, retour à Béthune.

Jeudi 9 décembre | A la confluence de la Lacquette et du Surgeon, le souvenir d’un moulin


Etre à l’heure… J’ai rendez-vous avec Bernard Delétré, le maire d’Estrée Blanche, il doit m’emmener chez madame Fovet, sur la route de Fléchinelle. Il m’a prévenu qu’elle aura sa fille pour nous accueillir, Marie-Thérèse est âgée, a fêté il n’y a pas longtemps ses 90 ans.

Avec monsieur Delétré, nous parlons du site que je viens voir, il connaît bien le coin, il est d’ici, il a travaillé à côté dans sa jeunesse ; au ‘Gamm Vert’, nous entrons dans la cour et me montre, étendant ses bras en l’air, l’emplacement du moulin, j’ai une image avec moi. Me dit qu’il a été démonté il n’y pas si longtemps… M’invite à m’avancer à la clôture et jeter un œil sur la Lacquette, je me rends compte que je suis tout près de la route : l’axe Thérouanne – Rely, mieux connu ici sous l’appellation de chaussée Brunehaut. En face, légèrement sur ma gauche, une passerelle et face à moi, un parement de pierre. Ce serait un vestige des aménagements du moulin.

Nous ressortons de la cour et prenons de suite à gauche la maison, celle de Marie-Thérèse. Une dame nous ouvre : sa fille, Christine. Après les salutations d’usage, nous gagnons la porte d’en bas, celle qui nous permet d’accéder directement au jardin ; je jubile : une avancée sur l’eau, comme un ponton couvert d’une toiture… J’y accède prudemment en passant par-dessus un grillage, est devenu fragile, Christine me dit que c’était l’endroit où son père, le mari de Marie-Thérèse aimait à venir s’asseoir, regarder et écouter la rivière ; il l’avait construit à cet intention, son plaisir. Avec délectation, je regarde les éléments bouillonner depuis mon poste d’observation : la Lacquette et le Surgeon se mêlent ici même…

Au-dessus, sur la pointe, un chien, une clôture ; en face de moi, j’aperçois une construction à travers le rideau d’arbres et, sur ma droite, une autre construction ; enfin, la passerelle… Tout cela paraît en friche mais, visiblement, c’était occupé.

Besoin d’explications, je sollicite mes hôtes tout en ressortant du promontoire ; suis invité à les suivre dans la maison, plus facile de causer au chaud… Bernard nous annonce qu’il va prendre congé de nous, il a un rendez-vous ; au passage je fais quelques photos…

Christine me fait avancer dans le salon. Marie-Thérèse s’est installée dans un fauteuil près la fenêtre, Christine s’assied en face de moi ; la table me sert à étaler la carte et quelques documents : une image de l’ancien moulin et des fragments du cadastre napoléonien.

Je leur fait part de ce que j’ai appris sur le coin, de ce que j’ai déjà vu du Surgeon en remontant la route de Fléchinelle… qu’il aurait été détourné… Me racontent alors un épisode d’inondation, l’église, en 99 ; Marie-Thérèse se lève, tire le rideau et me montre le terrain en face, de l’autre côté de la route. Le Surgeon y avait repris son cours à cette occasion… Je reconnais la ligne de saules que j’étais allé voir avec Johann Lefèvre. Quelqu’un d’Estrée Blanche avait loué la salle omnisports pour une fête, celle-ci avait été bien inondée, de l’eau boueuse avait tout envahi… S’en souviennent encore ici. Heureusement, ils ne sont pas trop sujets aux inondations.

Christine se joint à notre échange et elle m’explique qu’en face, la ligne de saule correspond au lit naturel du Surgeon. Je raconte que je m’étais interrogé au sujet de ce fossé en partie effacé lorsque j’étais allé là-bas en octobre avec Johann Lefèvre. Aujourd’hui, ce vestige se retrouve entre un chantier en devenir et la friche que nous voyons…

Quand j’évoque le cours d’eau qui se jette dans la Lacquette à côté du château de Créminil, celui que je vois sur la carte, j’évoque Rémy Hammeux qui m’avait dit avoir joué enfant dans un affluent, non loin du château, était-ce celui-ci ? La mère et la fille se regardent, jaugent leurs connaissances des lieux, cherchent dans leurs souvenirs : Christine penche pour le Vaudas ou les Vaudas… On voit que ça correspond au nom d’un lieudit sur la carte, mais pas de nom de cours d’eau… Parler du château ravive des souvenirs, une tante de Marie-Thérèse qui travaillait au château ; c’était à l’époque de l’ancien propriétaire, la famille Lhéritier. Les enfants de Marie-Thérèse venaient jouer là à l’occasion ; Christine se souvient bien, faisait de la barque dans les douves…

Sur le plan, nous cherchons des indices et comparons avec le cadastre napoléonien. Marie-Thérèse nous rejoint et, avec force de souvenirs, à l’examen des documents, nous parvenons à refaire une histoire possible du lieu :

Dans le jardin, nous avons bien vu d’une part, la pointe du terrain qui est à la confluence, elle semble ne pas avoir changé.

D’autre part, à droite, la passerelle et la paroi de pierre blanches qui signent bien l’emplacement du moulin ; nous devons tourner l’ancien cadastre, il n’est pas orienté au Nord, on s’y perd…

Par contre, le fossé en face, de l’autre côté de la route, correspondrait bien à l’ancien lit du Surgeon, ce qui explique qu’à l’occasion, il puisse y revenir…

Sur les anciennes cartes, on se rend bien compte qu’il y a des bras, des bras de décharges peut-être ? Côté Lacquette, sûr, pour soulager le moulin s’il y avait trop de débit. Le Surgeon a été détourné, pensent-elles, pour renforcer la Lacquette et apporter plus de puissance au moulin.

On peine à trouver un sens à tous ces bras, ont disparu, on n’a plus la mémoire… Ce qui nous semble aussi plausible : le détournement le Surgeon a pu lieu pour l’usage de la mine de Fléchinelle, un peu plus haut sur la route… Marie-Thérèse nous dit se souvenir que, quand elle était jeune, avoir vu couler noir le ruisseau de Vaudas. « Les mines lavaient le charbon, avaient besoin d’eau ». Faudra que je redemande aux habitants rencontrés en octobre, près du puits de Fléchinelle, Christian vu avec Didier Vivien et Michel Deneuféglise, lorsque je m’étais arrêté pour voir le détour du Surgeon…

Marie-Thérèse garde vif le souvenir du moulin, l’avait vu déjà il y a 80 ans, « il par la suite bien été modernisé… il faisait de la farine » ; Christine a pu le connaître encore ; puis tout s’est arrêté et la mairie a pu le démolir il y a une dizaine d’années…

Lorsque j’évoque le train qui venait de la mine, avec ce pont – un vestige sur lequel Bernard a eu un poulailler – que j’ai vu avec Johann Lefèvre, Elle me raconte que le chemin de fer passait effectivement de l’autre côté, derrière une bande de terrain, en fait derrière la cabane que j’ai aperçue en face, celle de M. et Mme Delvard, et à la pointe où j’ai vu le chien, c’était le terrain de M. Fievet. Mais elle rajoute que ce sont ses repères, aujourd’hui, ce ne sont plus les mêmes propriétaires aujourd’hui…

Maintenant, la confluence des deux cours d’eau a pris corps : le tissage des récits entendus avec les documents accumulés ont fait naître des images toujours plus précises de la circulation de Lacquette et du Surgeon à travers le village. C’est en même temps une histoire des lieux qui remonte, une histoire pas si lointaine… avec des transformations parfois récentes, une mémoire encore vive…

Christine m’indique où je vais pouvoir trouver le Vaudas, il passe d’après elle sous un pont à la sortie de Longhem, sur la route qui va à Liettres ; pour elle, c’est là que je le trouver avant qu’il ne se jette dans la Lacquette : «  le Vauda passe dans Longhem ; presqu’à la sortie, on voit le pont ». « Il passe aussi au Transvaal », rajoute Marie-Thérèse. Elle connait. Elle a habité là, son père était mineur. A la fermeture ses parents sont partis à Valencienne, c’était dans les années 50 ; pas elle, est restée là… Dit aussi que Christine est née ici, dans cette maison d’Estrée Blanche.

En repartant, j’ai la ferme intention d’aller voir ce pont. Mais avant, je contourne la rivière, je marche et remonte la route de Thérouanne, tourne à gauche dans la rue de la Lacquette, puis une impasse qui longe l’autre rive, je reconnais là où je suis allée, j’ai conscience que je teste mes nouveaux repères… Plus avant, je reconnais l’étang et le champ que je voyais de puis l’autre rive, lors de ma sortie avec Johann. Rassasié, je retourne à la voiture.

Obstinément, je suis en train de chercher, je veux trouver ce cours d’eau qui se délivre dans la Lacquette à la sortie de Longhem. A la vue du château de Liettres, je m’arrête, on le voit bien maintenant que les feuilles sont tombées ; j’ai aperçu de l’eau derrière la haie qui longe la route… Cela impose un nouvel arrêt, près d’une maison cette fois, le long de la route, pas d’autres possibilités… Traverser la route et observer par dessus la haie, en contrebas, bah, l’eau qui arrive sous la route n’est un filet, des eaux de ruissellement, une bouche d’égouts de part et d’autre de la route renforce mon appréciation. Par contre, j’aperçois un autre fossé, je ne sais pas trop quel est son statut… Pas un cours d’eau en tout cas.

En revenant à la voiture, je croise un quidam, lui demande s’il sait quelque chose : rien… n’est pas d’ici.

Me rendre un peu plus loin et là, un pont, LE pont !… je me gare où je peux. Aller examiner : c’est mon premier repérage dudit Vaudas, à trainer près du pont, à causer du ruisseau à une jeune femme qui est sortie d’une maison sise à côté, mais rien, ne connait pas, ne semble pas s’y intéresser non plus. Les gens que je croise, plutôt jeunes, ne connaissent pas, sans doute pas d’ici, pas de racines, n’ont peut-être pas tissé d’histoires avec leur lieu de vie ?

En regardant autour, je remarque un chemin entre deux maisons , je finis par m’engouffrer, c’est devenu un chemin de randonnée, bien taillé, le GR 145 Via Francigena ; à droite au bout d’un pré, le château de Liettres s’exhibe orgueilleusement, me remémorant les enluminures des très riches heures du Duc de Berry. J’arrive sur un pont, enfin je le devine plus que je ne le vois, l’ouvrage m’apparaît d’importance, il est masqué par une végétation de sous-bois, l’accumulation de litière forestière a gommé ses formes…

Une femme avec un chien se tient pas loin, je lui demande le nom du cours d’eau qui coule dessous : « ça doit être la Lacquette, faudrait descendre, il doit y avoir une pancarte près du pont. »

Rien !… Par contre, des traces bien visibles du débordement récent : une clôture semi immergée, avec des laisses de crue, pendantes. Je déplie ma carte, j’en conclus que ce ne peut être que la Lacquette.

Je suis sous le charme de l’endroit, c’était inattendu ; je me rends compte que je peux poursuivre mon exploration : longer, une clôture ouverte, trouver en autre un plus loin, elle a été piétinée… Des pêcheurs ?

Joie : j’arrive à la confluence du ruisseau et de la rivière… J’aperçois des maisons, les jardins vont jusqu’à la rivière ; celles-ci doivent être le long de la route… Derrière moi, la plaine, le fond de vallée de la Lacquette, des saules bordent les prés… Tout près, des saules spectaculaires, creux, semblent bien vieux. Je vais les saluer : les approcher, tourner autour ; je suis rester un moment à jauger l’endroit, à apprécier… Au loin à gauche, on devine le château de Créminil. Tout doucement, j’augmente mon parcours des rives de la Lacquette et la connaissance de ses affluents, toujours plus nombreux…

A mon prochain séjour, je chercherai en apprendre plus sur ce ruisseau : remonter le Vaudas. Si Christine l’a nommé ainsi, d’autres l’appelle-t-il pareillement ? Sur la carte IGN, rien… Le statut des cours d’eau n’est jamais évident ; s’arrêter aux ruisseaux et à la rivière ne me suffit pas, de nombreux bras alimentent la Lacquette ; qu’il soient irréguliers ou temporaires, de simples fossés ou des ruisselets, peu m’importe, c’est la bassin tout entier qui fait ce cours d’eau.

Temps de poursuivre ma route, je dois rentrer à Béthune, doit être 16:30, le jour a bien baissé. C’est ma dernière sortie d’exploration de l’année, je reviendrais début janvier 2020…

Mercredi 8 décembre | La cressonnière et le marais

Chance, la météo est correct, le soleil pointe : bel après-midi en perspective ; rendez-vous à 15:30 chez le cressiculteur de la rue des Prés. Mais avant, je veux repasser par le marais à Blessel, montrer à Fabienne, refaire des photos après les épisodes de pluie.

En passant par Witternesse, s’arrêter au pont, voir l’évolution de la Lacquette. Avec de meilleures conditions météo, nous allons pouvoir prendre le temps de regarder. L’eau a baissé.

Retrouver la cressonnière à Blessel, mais je me trompe à la sortie de Witternese, alors faut remonter sur Blessy et redescendre par la petite route sur la D 159… Pas grave, c’est tout près… Montrer l’emplacement de la cressonnière à Fabienne et filer retrouver le Madi de Blessel. S’arrêter, et observer plus attentivement les lieux que mardi, il pleuvait trop : aller voir les fossés, le pont et le Madi et, sur un des côtés, le marais qui semble tenté de redevenir marécage : roseaux et fouillis végétal.

1155 rue des Prés : on aperçoit les véhicules de l’entreprise. Je m’annonce, la dame sursaute, je l’ai visiblement surprise ; elle nous indique où retrouver son mari, il est en train de récolter dans la cressonnière.

Le soleil est radieux. Bertrand Bouclet est dans un bassin, en cuissardes. Il s’affaire à remplir des cagettes posées sur le côté. Nous nous approchons pour le saluer et le regarder faire. Je commence à lui poser des questions sur son activité : « c’est pas profond, le cresson pousse à 5-10 cm de profondeur, si je suis enfoncé, c’est la vase ; ici l’endroit s’appelle les tourbes. » Je retrouve là l’homme affable que nous avions rencontré, la parole généreuse, nous expliquant sans retenue la cressonnière.

Il se hisse hors du bassin.

« Vous n’avez pas froid dans le bassin ? »

« Non, l’eau est à 10 degré, c’est plutôt quand on sort qu’on sent le froid. »

Sommes prêt à le suivre : aller jusque dans le marais – le summum de ma curiosité – et approcher le grand fossé qui se jette dans le Mardyck, de l’autre côté, rue de Montbus.

« Vous avez des bottes », nous dit-il en regardant nos pieds, un poil dubitatif… Je réponds que je vais aller les chercher dans la voiture ; Fabienne nous assure que c’est bon pour elle, ces bottes en cuir feront l’affaire.

Bertrand nous entraîne derrière lui, il nous présente méthodiquement des arrivées d’eau, des puits artésiens, des rigoles d’évacuations. Il évoque les travaux qu’avait fait l’ancien cressiculteur : « là, c’est la sortie qui rassemble les eaux, on voit qu’ici il devait avoir un vanne, il avait sans doute construit ça pour contrôler en cas d’inondations. » Démonstratif, il nous montre, descend pour atteindre la glissière du batardeau. « Il devait utiliser une pompe pour rejeter l’eau de l’autre côté lorsque ça menaçait d’inonder. »

« Mais où part cette eau ? »

« Elle va dans le fossé qui passe derrière l’étang (on le perçoit à travers la végétation), il rejoint le Mardyck. »

Nous sommes surpris par un tel dispositif, dans les rigoles coule vivement une eau limpide, je note qu’il y a 3 bras, l’un provient du bas de l’exploitation, un autre du haut et le canal de sortie vers le fossé. Il nous explique que les eaux sont conduites sur les côtés, rassemblées et acheminées vers cette sortie. Raconte que ce n’est pas évident, il n’a qu’un dénivelé de 2 cm avec le fond de son terrain. En bas, il a été inondé récemment : « le cresson souffre de l’immersion, c’est une plante semi-aquatique. Ça et le froid, et les feuilles deviennent marron »… il nous montre.

« Et pour les semis, vous faites comment ? »

« On fait l’été, on vide l’eau des bassins, le cresson ne lève pas dans l’eau, faut 15 jours. »

Il produit ses graines, les récoltent à la main : « elles sont toutes petites, viennent dans des siliques, comme le colza, c’est une brassicacée. »

Il faut donc imaginer l’exploitation comme un ensemble de bassins savamment reliés à des rigoles souterraines d’évacuation d’eau… Là, on ne voit rien, on ne devine pas non plus au premier coup d’œil, faut l’éduquer ; après s’être fait expliqué, nous commençons à voir la cressonnière autrement.

En passant, il nous montre ses serres, une tentative pour faire pousser autrement son cresson : « il pousse trop vite, bien sûr, on peut récolter un peu vite, mais regardez, les tiges sont trop hautes, la densité est faible ; je voulais essayer, pas convainquant. » Cette fois, nous voyons l’étang par dessus le muret, c’est de là que viennent les cris moqueurs qu’on entend par moments, des canards s’égayent dans l’eau…

Je lui demande s’il y a d’autres cressiculteurs dans le marais de Blessy, il en resterait 5… Un voisin, là, à gauche, il nous montre une bâtisse. Mais il n’habite pas là. Il nous énumère et localise les producteurs, mais je ne suis plus bien, trop d’infos… L’un deux a la cressonnière à Blessel. Bertand, lui, a 5 autres lieux de production. C’est visiblement la règle, je pensais naïvement qu’il travaillait juste là. Il nous explique les cressonnières qu’il y avait dans la direction de Saint-Quentin, en direction du pont de Folie, mais elles ont été rachetées et supprimées. En d’autres endroits du marais, l’agence de l’eau en a rachetées ; ça doit remonter à une quinzaine d’année – suis plus très sûr -, les laisse évoluer librement, pour la qualité des eaux. Faut aussi considérer le marais comme un filtre naturel. Bertrand nous dit aussi que l’eau sort plus pure après être passée dans ses cressonnières… On se prend à imaginer du lagunage avec de tels bassins, mais compliqué à entretenir nous dit-il.

En limite du marais, quelques dépôts de l’exploitation et aussitôt la végétation typique des milieux humides : carex, prêles, aulnes, roseaux, chardons des marais, consoudes… Bertrand s’enfonce, on le suit, enjambant les plantes, s’enfonçant légèrement dans la tourbe. Le changement est radical, avec l’hiver, nombre de plantes sont en fin de cycle, cassées, pendantes, occupées à rejoindre l’humus… C’est le pays d’Alice ici, sensation d’avoir changé de monde ; nous devons nous frayer notre passage, frôlant des arbres, évitant des poches d’eaux.

Bertrand nous dit que ses enfants venaient jouer ici, l’un d’eux avait même entrepris de dégager et d’entretenir un bout de fossé. Nous passons une passerelle qu’il avait fait d’un bout de tôle. Notre hôte a quitté sa peau de cressonnier, pour celle d’un autochtone du marais ; on sent un plaisir indéniable à y circuler et à nous montrer l’endroit…

Nous montre parfois un ancien puis artésien, le tuyau en métal rouillé, d’où monte une eau limpide, l’un d’eux est surmonté d’une mousse abondante, lui donne des allures de petite fontaine, semble tout droit sortie d’un conte.

Bertrand file devant, tourne, zigzague ; nous le suivons plus laborieusement ; là, une branche tente un croc en jambe ; plus loin Fabienne s’exclame : s’est frottée à une ortie…

Ça monte légèrement, c’est taluté, derrière, le fossé du Mardyck. Tout ça c’est chez lui, jusqu’à l’eau. De l’autre côté, un pré, nous dit qu’au bout c’est la rue de Ham, je pense reconnaître l’endroit : des tas de bois. Nous échangeons sur ces eaux, effectivement le fossé récolte les eaux des cressonnières, je lui parle de ma confusion entre ce bras et le Mardyck qui coule a bout, le long de la rue de Montbus, pour lui c’est le Mardyck ici. Je lui sors la carte IGN sur laquelle le Mardyck est un petit cours d’eau qui s’enfonce dans la campagne entre la rue de Ham et la rue de Montbus. Bertrand est perplexe car côté importance et débit, c’est bien ce fossé qui alimente le Mardyck. Il nous dit que ce marais a été aménagé de longue date, que les anciens ont trouvé dans cette zone une belle occasion de domestiquer le marais, l’eau affleure ; on peut trouver un peu partout d’anciens forages ou ce qu’il en reste, « l’eau, ici, est à 17 mètres, même si on ne creusait pas elle remonte de toute façon ».

Il trouve que l’eau du fossé s’écoule trop lentement, manque de courant, celui-ci est trop large, trop envasé par affaissement des berges. A côté j’aperçois des thuyas , même quelques saules plantés, nous dit que c’est un jeune qui a fait ça, il vient chasser, fait remarquer qu’il a débordé de la limité de propriété, « il ne connaît pas encore bien ses limites » ; derrière, masqué par la végétation, on devine son abri de chasse… En face, nous apercevons le propriétaire du pré, il nous salue à peine. Bertrand nous raconte une histoire de branche tombée, une fâcherie des campagnes qui peut empoisonner les relations entre voisins…

A voir le marais, si sauvage, on peine à imaginer la propriété, on ne distingue pas si facilement des limites, un voisinage, et pourtant ces lieux sont utilisés, fréquentés… chasseur, cressiculteur, propriétaire d’étang pour le loisir, propriétaire d’un bosquet qui fait son bois… sans oublier les techniciens de rivière qui viennent faucarder le grand fossé.

Au retour, Fabienne montre un fossé sur notre gauche, Bertrand nous dit que c’est son fossé de décharge, il remonte et vire à droite et contourne l’étang jusqu’à l’endroit où nous avons vu sa sortie d’eau… Difficile pour nous, de nous rendre compte. Ça corrobore le fait que ce marais est truffé de rigoles et de fossés qui relient ou reliaient des cressonnières, ils se déchargent dans ce fossé central qui conduit les eaux au cours d’eau. Un énorme réseau draine les parcelles, il faudrait imaginer toutes ces résurgences, ces puits artésiens comme autant de sources qui viennent grossir le Mardyck, et font finalement le Mardyck.

Retour, on aperçoit du monde près des bassins : une dame près des cagettes, un enfant à conduire le petit tracteur ; tout ce monde s’affaire, va charger les cagettes de cresson. Nous les rejoignons, Fabienne prête main forte. Et l’enfant repart avec son chargement, il est tout jeune, c’est son dernier fils, il a 7 ans, l’âge où on jouerait plus volontiers avec une tracteur à pédale ; lui, non, il joue au cressiculteur, manœuvre avec aisance, en avant, en arrière. Nous le regardons s’éloigner, amusés et admiratif. Bertrand nous dit qu’il trouve normal qu’il aide, faut qu’il apprenne…

Va être le moment de nous quitter, je lui dis qu’à l’occasion, je reviendrais bien à la belle saison dans le marais, voir le changement.

Suis ravis d’avoir pu enfin accéder au marais ; cet endroit a dévoilé une partie de son mystère, le mariage de ces zones de basses terres, domestiquées, et leur lien avec les cours d’eau naturels, au point qu’on s’y perd tous. Tout ce monde tissent un réseau complexe aux ramifications insoupçonnées pour un œil non averti. Ici, le Mardick, le Madi de Blessel et la Lacquette règnent sur ces terres, inondant ou drainant les eaux, selon les humeurs de la météo.

Lundi 6 décembre | A la recherche du Madi de Blessel : retrouver Gérard Botrel à Fort Mardyck


Avec Émilie nous quittons Béthune à 14H20, direction Saint-Quentin à côté d’Aire-sur-la-Lys. J’ai rendez-vous à 15h avec Gérard Botrel qui habite Chemin de la Lacquette, à Fort Mardyck.

Arrivons au hameau tout au bout du chemin, décidément, en ce moment, je reviens souvent dans ce coin. Je montre au passage la Lacquette, enfin…, les effets de sa sortie du lit… J’en ai pas encore fini avec ces terres basses, ces espaces de marais ou l’eau affleure m’aspirent. Brusquement, je prends conscience que la berge s’est affaissée près du pont, me souviens pas de l’avoir remarqué vendredi ; en fait, c’est le muret de briques qui a glissé !…

On s’est garé au bout du chemin, Émilie va saluer les chèvres. Les quitter pour se rendre chez Gérard. Il n’est pas encore rentré, avait son rendez-vous chez le coiffeur. En attendant, on regarde : près d’un poteau, reste des sacs noirs, ils ont servi à protéger le devant de la maison des inondations ; à côté, pendus à un arbre, deux canards, enfin, des leurres, doit être chasseur le Gérard…

Il arrive, le sourire franc, nous enjoint à le suivre dans sa maison. La chaleur tranche avec l’extérieur pluvieux et froid ; le ciel est totalement plombé, la journée est ainsi… Dans la pièce, une cuisinière à bois rayonne ; par les fenêtres, au fond de la cour, une rangée de clapiers à lapins, deux chiens nous observent, attentifs. Voilà pour le décor. Gérard nous invite à nous mettre à l’aise, on se découvre et, bien assis, je lance mes questions. Il part dans ses explications, nous raconte l’ici, le maintenant et l’avant, cette vie de campagne qu’il n’a pas quitté, même s’il n’a pas embrassé le labeur des champs.

Entre le jeu des questions et ses réponses, j’apprends qu’ici, on se localise comme étant à Fort Mardyck, ça dépend de Saint-Quentin. Je lui parle de la maison à côté du pont du Mardyck, c’était celle de madame Raoule, « la sorcière » comme les enfants l’appelaient… Et le Madi de Blessel, coule-t-il le long du bois de Fort Mardyck ? Et non, c’est un fossé, on avait vu celui-ci d’en face avec Fabienne, lorsque on avait accédé au Mardyck par la route qui mène à Ham et Blessy.

De fil en aiguille, je modifie ma carte mentale des lieux, j’ai étalé la carte du coin, l’IGN au 1/25000 ème ; la table est devenue le théâtre d’un plan de bataille sans soldats, sans guerre, le Nord en a assez eu. Nous examinons le terrain d’explorations futurs, nos doigts se promènent dessus, dessinent des parcours pendant que nos langues tricotent un nouveau dit des lieux : le marais se dévoile, toujours plus précis.

Je me rends compte qu’à chaque fois que je confronte la carte au terrain, ou l’inverse, je ne suis pas à la bonne échelle, je voudrais voir les distances plus grandes, mais elles sont toujours plus courtes, d’où cette impression de tomber sur les endroits repérés… Me faut un temps d’adaptation pour passer de l’abstraction de la carte, à l’échelle 1/1 qu’éprouvent les pieds. L’œil me trompe aussi, mais différemment, il ne me dit rien de l’étendue en fait, faut qu’il s’accorde aux pieds : bon pied, bon œil !

Pendant ce temps, Émilie photographie activement la scène… On se met à parler des chiens, Gérard confirme qu’il chasse, un de ses chiens est sourd ; il communique avec lui par gestes, ce qui lui occasionne d’être pris parfois pour un malentendant ; il nous fait sourire en évoquant une anecdote à ce propos.

Avec ses explications, j’apprends à mieux contrôler ces sauts conceptuels entre la carte et les lieux que j’ai commencé à fréquenter : là, le Mardyck et à côté, le Madi de Blessel, qu’il appelle aussi petit Mardyck ; ils se rencontrent au bout d’un pré, au plutôt le Madi de Blessel tourne à angle droit, rien de naturel dans tout ça… Quand on regarde de près, canaux, cours d’eau et fossés sont tous reliés d’un trait bleu continu ou discontinu lorsque le flux est intermittent, on s’y perd facilement, l’épreuve du terrain est nécessaire.

Quand j’en arrive à évoquer la question des cressonnières, Gérard confirme le fait que dans ces basses terres, les surfaces bleues sur la cartes correspondent des plans d’eau, des étangs qui sont assez souvent d’anciennes cressonnières. Il en a lui-même acquise une, il l’a remise en état, est à l’angle de la rue de Montbus et de la rue de la rue de Ham, non loin du bourg de Ham. Je l’ai donc obligatoirement vu en passant avec Fabienne jeudi dernier.

Je demande à quoi correspond le canal qui vient du bois avant la patte d’oie, me dit que c’est bien là le Mardyck qui traverse le marais, je note que le cours d’eau le fend même en deux, a du servir de fossé par le passé, pour évacuer l’eau des cressonnières qui devaient exister de part et d’autre…

Pour remettre en état sa cressonnière, Gérard avait un puits artésien à sa disposition, condition sine qua non pour cultiver la plante, me raconte que le cresson vit d’eau claire, à besoin d’un courant continu, se nourrit des nutriments qu’elle contient… L’eau vient d’en dessous, c’est pas profond car elle affleure ici, elle reste à une température à peu près constante de 12 degré. Il ajoute que ceux qui font du cresson aujourd’hui le bâche pour le protéger du froid. Les anciens ont fait autant de puits artésiens que nécessaire pour la culture de cette plante aquatique. Et comme l’eau doit bien ressortir du bassin de culture, elle va de rigoles en fossés et des fossés en cours d’eau : ici le Mardyck emporte les eaux vers Aire-sur-la-Lys.

Il m’explique que le Madi de Blessel naît des cressonnières à Blessel. Je vois bien sur la carte que le cours d’eau se perd ou plutôt devient un réseau de fossés et de plans d’eau… Comment retrouver une source là-dedans ? Ne sont-elles pas plutôt multiples ? Va falloir aller voir de plus près, constater comment tout ça s’entremêle…

A la fin, un peu avant de se quitter, je lui parle du muret qui a glissé vers la Lacquette, me dit : « ça vient d’arriver en fait, il a dû tomber hier ou ce matin »… Ça me rassure un peu, je ne pouvais donc pas en avoir le souvenir… Gérard avance une nouvelle anecdote : « ce matin j’ai vu un gars de Witternesse qui a passé le croc pour dégager le passage de la Lacquette au niveau de la passerelle », au bout du chemin venant de l’abbaye de Saint-André. « Il a trituré et l’embâcle a fini par partir sous le pont, ça ira se mettre dans un pont vers Aire-sur-la-Lys. » Me fait comprendre que nous ne gérons pas bien les cours d’eau, on regarde trop à sa porte sans s’occuper du voisin ; chacune de nos actions peut avoir des répercussions en aval.

Nous repartons sous un ciel pluvieux, il nous raccompagne, fait déjà assez sombre… Avant de rentrer à Béthune, nous allons passer voir où se trouve la cressonnière de Blessel qu’il nous a indiqué sur la carte. Nous remontons la route jusqu’à Saint-Quentin, retrouver la D159, direction Blessy ; tournons à gauche sur Blessel. Mais… c’est celle que j’ai vu avec Michel ! Émilie descend de la voiture, s’engouffre sous les thuyas et jette un œil, elle a repéré les entrées d’eau… Au carrefour, je reconnais la route que nous avions empruntée avec Michel en venant de Witternesse. Un pont franchit le Madi de Blessel, ne me souviens pas que Michel me l’avait présenté, on parlait surtout des fossés plein d’eau qui longe la route…

Décidément, je remarque une correspondance entre le labyrinthe des routes que j’emprunte ici depuis octobre et les passages d’eau… Je finis par opérer par boucles, passant et repassant, à des moments différents, reliant des routes entre elles comme je relie des cours d’eaux et des fossés entre eux… Witternesse semble être devenu ce nœud auquel je m’attache, ajoutant toujours et encore de de nouvelles boucles, resserrant mes approches.

Reste maintenant à retourner sur le terrain, à revoir Gérard pour aller à sa cressonnière, et vaquer dans des endroits que nous avons évoqué, mais avant, je retournerais voir Bertrand Bouclet, le cressiculteur de la rue des Près à Blessy. Affaire à suivre…

Vendredi 3 décembre | Avec Fabienne, au pays du Mardyck : 2ème sortie autour du marais de Blessy


Nous partons plus tôt aujourd’hui, il est 10h, fait plus froid aussi. Retourner à Blessy, là où nous nous sommes arrêtés hier. D’abord, aller voir le producteur de cresson, rue des Prés. Parcours sans faute : nous retrouvons facilement notre route, en arrivant une camionnette est là, coup de chance, trouvons le producteur, affairé, alors nous échangeons, vite, il a pas mal à faire et doit se rendre dans le Jura… En apprendre déjà pas mal sur le coin, mais trop rapidement, alors il nous promet de nous revoir à son retour. Se donner nos numéros de téléphone, je devrais le contacter en début de semaine.

En attendant, il nous laisse approcher les bassins de production, nous expliquant l’essentiel : les puits artésiens sont en tête de bassin, l’écoulement se fait en sortie vers le marais, dans un fossé du réseau qui alimente le Mardyck. Avec les inondations, l’eau a envahi ses bassins, nous dit qu’on peut voir des poches qui restent, comme vers l’abbaye de Saint-André. Sont plus fréquentes maintenant, et comme ces zones de marais sont basses, ils prennent les premiers. A Aire-sur-la-Lys, ils se protègent, protègent Saint-Venant, alors forcément, en amont ils sont submergés, dit que les cressiculteurs compte peu.

Fait un froid de canard, d’ailleurs on les entend qui ricanent pas loin… Le vent qui souffle nous gèle… Nous nous dirigeons vers le centre du bourg ; sur la droite, j’aperçois un chemin qui visiblement s’enfonce dans le marais. S’arrêter et s’y engouffrer. Je pressens qu’il peut relier celui d’hier à Ham ; même symptôme : terrain enherbé entretenu et table de pique-nique, on sourit au côté incongru dans un tel lieu, au milieu de cette campagne ; j’ai du mal à imaginer des gens venir ici. Je sais que je suis influencé par l’arrivée de l’hiver, il renforce cette impression. Fabienne me montre un panneau de l’ancienne agglo : « trame verte et bleu », on a investi pour le territoire…

Nous nous enfonçons dans le chemin, il doit remonter dans la direction de Ham : bingo ! Au tournant j’aperçois au loin la ferme que nous avions longée hier. Fabienne ne tarde pas à confirmer, elle a aperçu les jeux. A l’approche, un chien apparaît, sort d’un chemin sur notre gauche, il est bientôt suivi par une femme : se croiser. Je la salue, un bref échange, elle dit avoir l’habitude de venir là en ballade avec son chien ; les poils sont trempés, normal dans cette ambiance, le sol est gavé d’eau, on patouille…

Nous avons eu la confirmation espérée, le chemin aménagé qui traverse cette zone de marais, relie la grande rue de Blessy à celle de Ham. Nous constatons des rigoles pleines d’eau, des champs détrempés ; je revois la passerelle plus loin, avec son passage de bovins, juste de l’autre côté de la clôture, il la longe. Me laisse songeur. La clôture nous accompagne de part et d’autre, le chemin est une trouée au milieu des prés, on se demande qui on enferme finalement, les bovins ou nous ? A la limite, sommes des intrus dans ce milieu agricole.

En retournant, je m’arrête à la plateforme d’observation dans la plantation de peupliers. Me suis avancé sur la passerelle couverte de feuilles… Au bout, j’observe : mon regard balaie l’espace, j’essaie de m’imaginer ; en temps normal je dois avoir affaire à une mare sous les peupliers.

Au fond au gauche, j’aperçois Fabienne qui poursuit, elle s’en retourne à la voiture… Je hâte le pas, remarque le chien vu tout l’heure, il gambade dans le sous-bois. Je remarque la femme, elle s’avance vers le jardin de la maison qui est à l’angle de la rue, le chien lui emboite le pas. Je me fais la réflexion que cette balade est en fait le prolongement de son jardin, une extension de son domaine…

Maintenant, aller à Saint-Quentin, je veux aller voir un pont que je ne connais pas, la carte IGN m’indique un chemin à prendre sur la droite… Raté, sommes déjà dans Saint-Quentin, tant pis, je vais voir un autre pont, je le reconnais, sommes venus là avec Didier Vivien en octobre : le pont du Mardyck, la bâtisse à droite… on s’arrête, Fabienne va examiner l’endroit : panneau à vendre, la végétation a été coupée, tout est mort… Le temps et la saison ont tout gâté.

J’ai repris la carte, veux trouver ce pont au bout du chemin qu’on aurait dû prendre à l’entrée de Saint-Quentin. Demi tour. Repasser dans le bourg, regarder au passage si on peut trouver quelque chose à manger : rien… aucun commerce ; Aire-sur-la-Lys a vidé les lieux, tout drainé, sauf l’eau, c’est l’effet ville sur les villages périphériques.

Scrutant le bord de la route, je m’arrête assez brutalement en exultant : « ce doit être le chemin ! » Je m’attendais à un endroit plus dégagé… sommes dans le péri-urbain, la ville s’est étalée, mangeant la campagne et l’entrée agricole s’en trouve masquée.

S’engager dans la descente vers les zones basses ? Mmm, c’est prendre le risque d’endroits boueux. Avec Fabienne on rit à la pensée de se retrouver bloqués… Finalement ça va, même si dans les champs les nappes d’eau apparaissent ici et là. Chance, en bas, nous trouvons une entrée d’un terrain privé qui nous permet le demi-tour et de stationner, sans risquer de gêner.

Nous découvrons le Mardyck, enfin 2 passerelles et 3 bras d’eau… Sont tous plein, chargés, bien ocre. Le Mardyck coule parallèlement à la route, alors, qu’est ce bras qui arrive perpendiculairement ? Un fossé ? On s’y perd, comme d’habitude… D’après la carte, il relierait le Madi de Blessel… Mmmm, faudra que j’aille voir. En face, de part et d’autre du fossé : à gauche, un autre terrain privé boisé, relié par une passerelle en béton, l’accès est interdit par une barrière ; à droite un pré à vaches… On reste dans les usages des campagnes, juste derrière la ligne des habitations.

Avant de repartir, Fabienne jette un œil sur le terrain privé près duquel nous avons laissé la voiture, fait sa curieuse : on aperçoit des cabanes, on se demande si les gens qui viennent sont des chasseurs, en tout cas des gens qui aiment être dehors, couper leur bois, cabaner…

Cette fois, j’ai pointé sur la carte un accès possible pour approcher le Madi de Blessel. Repartir à Saint-Quentin… Repasser le pont du Mardyck et aller au niveau de l’autre pont, celui qui enjambe la Lacquette. En prenant à droite le Chemin de la Lacquette, nous reconnaissons l’endroit : sommes déjà venus lors de notre excursion d’octobre, avions contourné l’abbaye de Saint-André en longeant la Lacquette… Impossible de stationner, une voiture bloque. Retour au pont. Fabienne préfère m’attendre, elle a pris froid, alors je retourne à pied en cherchant les traces du débordement. Déjà, au niveau du pont, je constate que la rivière est bien sortie de son lit, elle a laissé des traces. En longeant la Lacquette, je vois que les berges sont bien affectées, des débris ont été arrêtées par des cépées de saules et d’aulnes…

A droite, je remarque un champ labouré, a dû être inondé dans sa partie basse, et les maisons, ont-elles été touchées aussi ? Suis au bout du chemin, la voiture rouge vu tout à l’heure ronronne, elle tourne, son propriétaire ne doit pas être loin.